Par Marc Dellière – Médecin consultant & formateur, Spécialiste stress, prévention & santé intégrative
Les réseaux sociaux numériques ne sont plus un simple outil : ils influencent la santé mentale, tous âges confondus. En tant que professionnels de santé, sommes-nous prêts à accompagner une génération de patients dont le stress ne naît plus uniquement de l’environnement réel, mais aussi du virtuel, invisible, omniprésent ?
Ce que la science (et la clinique) nous montrent
En tant que soignants, nous constatons l’irruption d’un nouveau type de stress, moins visible, plus diffus : le stress numérique. Au fil des années, de nombreuses études ont documenté les liens étroits entre usage des réseaux sociaux, détresse psychologique et altération du bien-être.
La revue de Storme (2021) dresse un panorama clair : les réseaux numériques ne sont ni toxiques ni neutres. Leur impact dépend du profil psychologique, du mode d’usage (passif ou actif), du contexte et du degré de régulation émotionnelle. Certaines personnes y trouvent du lien ; d’autres, de l’isolement.
Au cours des dernières années, la recherche s’est penchée sur un phénomène de plus en plus présent dans nos consultations : l’impact des réseaux sociaux numériques sur le stress, l’anxiété et la dépression.
- Chez les jeunes femmes présentant un usage problématique des réseaux sociaux, le stress aigu renforce l’envie compulsive de se connecter, avec des réactions émotionnelles rapides et difficilement contrôlables.
- Chez les étudiants confinés pendant la pandémie , une utilisation intensive supérieure à 3 heures par jour est corrélée à des niveaux accrus de détresse psychologique (dépression, anxiété, stress).
- Chez les jeunes actifs, une utilisation jugée problématique des réseaux sociaux, mesurée par le score élevé à l’échelle BSMAS, est fortement liée à des troubles anxiodépressifs, avec une vulnérabilité particulière chez les femmes.
- À l’inverse, chez les personnes âgées, ce sont les réseaux sociaux réels, lorsqu’ils sont fermés, équilibrés et empreints de proximité émotionnelle, qui jouent un rôle protecteur contre le stress perçu.
Ce sont la qualité des relations, le soutien perçu et la confiance, plus que le nombre de contacts, qui permettent d’atténuer les effets du stress. Des réseaux humains stables, fiables et positifs constituent de véritables déterminants de santé mentale.

Quand les liens deviennent des charges mentales
- Et si nos patients ne se connectaient plus pour se relier, mais pour se soulager temporairement… d’un mal-être qu’ils nourrissent sans le vouloir ?
- L’étudiante isolée pendant un confinement, le cadre accro à Instagram entre deux réunions, le senior coupé de ses proches mais hyperconnecté à des fils impersonnels : chacun vit une expérience émotionnelle fragmentée, oscillant entre lien et tension, instantanéité et épuisement.
- Le scrolling compulsif, la comparaison sociale, le FOMO (peur de rater quelque chose) ne sont plus des effets secondaires : ils sont devenus le quotidien psychique de millions d’individus. Et pour certains, le lien numérique est devenu une chaîne invisible.
- En consultation, ces maux prennent des visages familiers : troubles du sommeil, tension constante, épuisement psychique, troubles anxieux, baisse de motivation.
Comment intégrer ces données dans notre pratique ?
Voici quelques pistes concrètes :
- Étudiants • Effet : usage >3h/jour → dépression, anxiété
- Intervention : éducation au temps d’écran, groupes de parole - Jeunes adultes actifs • Effet : addiction → stress élevé (beaucoup plus chez les femmes)
- Intervention : évaluation du rapport aux réseaux, régulation émotionnelle, hygiène numérique - Jeunes femmes avec usage problématique • Effet : stress = déclencheur d’usage compulsif
- Intervention : pleine conscience, auto-hypnose, repérage précoce - Personnes âgées • Effet : réseaux sociaux réels équilibrés = facteur protecteur
- Intervention : maintien des liens de proximité, soutien communautaire
Passer de la prise de conscience à l’action clinique :
✔ Évaluer le stress numérique comme un nouveau facteur de vulnérabilité.
✔ Adapter notre prise en charge en fonction de l’âge, du profil d’usage et de la qualité des liens.
✔ Proposer des alternatives saines :
- Relations sociales vraies et durables
- Activités off-line (créatives, sportives, collectives)
- Auto-régulation numérique (pleine conscience, auto-hypnose, detox digitale encadrée)
Finalement, il s’agit peut-être d’aider chacun à retrouver sa souveraineté relationnelle. À replacer la connexion humaine au cœur de l’équilibre psychique. Et à briser ces chaînes invisibles qui transforment le lien en tension, la présence en dépendance, la socialité en solitude.
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Sources scientifiques :
Réseaux sociaux et santé mentale en 2021. https://hal.science/hal-03911484/document
✍️ Les réseaux sociaux numériques : sources de dépression, d’anxiété et de jalousie ?https://fr.in-mind.org/fr/article/les-reseaux-sociaux-numeriques-sources-de-depression-danxiete-et-de-jalousie
✍️ Jahagirdar V, Sequeira LA, Kinattingal N, Roohi TF, Alshehri S, Shakeel F, Mehdi S. Assessment of the impact of social media addiction on psychosocial behaviour like depression, stress, and anxiety in working professionals. BMC Psychol. 2024 Jun 15;12(1):352. doi: 10.1186/s40359-024-01850-2.
✍️ Kessling A, Müller A, Wolf OT, Merz CJ, Brand M, Wegmann E. Effects of acute psychosocial stress on cue-reactivity, attentional bias and implicit associations in women with problematic social network use: An experimental study. Addiction. 2025 Jun 13. doi: 10.1111/add.70099.
✍️ Ellwardt L, Wittek RPM, Hawkley LC, Cacioppo JT. Social Network Characteristics and Their Associations With Stress in Older Adults: Closure and Balance in a Population-Based Sample. J Gerontol B Psychol Sci Soc Sci. 2020 Aug 13;75(7):1573-1584. doi: 10.1093/geronb/gbz035.